Frank Herbert est né le 8 octobre 1920 à Tacoma dans l'état de Washington et il décide très tôt d'être écrivain. Il doit principalement sa célébrité au "Cycle de Dune" qui est devenu un roman de science-fiction culte pour beaucoup mais aussi à la série de romans du programme conscience " Destination vide - L'Incident Jésus - L'Effet Lazare - Le Facteur ascension".

Frank Herbert

En explorant dans ses romans de science-fiction des thèmes variés tels que la philosophie, la religion, la psychanalyse, la politique ou encore l'écologie, Herbert a conduit bon nombre de ses lecteurs à s'intéresser eux-mêmes à ces domaines. Parmi les idées importantes évoquées dans ses livres, on peut citer : Les dangers liés au leadership, en particulier la tendance des hommes à suivre aveuglément et avec servitude les leaders charismatiques (Muad'dib dans Dune). L'importance de penser l'écologie sur le long-terme et avec une approche systémique. Les relations étroites entre la religion, la politique et le pouvoir en général. L'étendue du potentiel humain, abordé sous de nombreux aspects : la capacité de l'homme à s'adapter à ses conditions de vie pour survivre (les Fremens de Dune, les Dosadi dans le roman du même nom), la spécialisation du corps et de l'esprit humain (les techniques de sélection génétiques des Mères du Bene Gesserit, l’institution religieuse et spirituelle de l’Univers dans Dune) ou encore les possibilités apportées par l'utilisation de substances chimiques (l'épice dans Dune). La conscience et l'intelligence artificielle (Destination : vide) et enfin les dangers du prophétisme.

Quelques citations de Frank Herbert:

La nostalgie constitue une intéressante illusion. Nostalgiques, les humains soupirent après des choses qui ne furent jamais. C'est la mémoire positive qui compose: sur plusieurs générations, elle écrème progressivement la plus grande partie de ce qui fut réellement, pour finalement aboutir à de subtiles distillations d'obsessions éthérées.

Il devait exister une science de la contrariété. Les gens ont besoin d'épreuves difficiles et d'oppression pour développer leurs muscles psychiques.

La raison n'est valable que lorsqu'elle s'exerce contre le contexte matériel et non verbal de l'univers.

Dès lors qu'on a acquis une âme de bazar, le souk représente la totalité de l'existence.

On ne peut comprendre un processus en l'interrompant. La compréhension doit rejoindre le cheminement du processus et cheminer avec lui.

Les humains ont peur des espaces découverts, des espaces qui n'en finissent pas. Les humains ont peur de leur propre intelligence, parce qu'elle est proche de l'infini.

S'il faut que vous donniez un nom à l'Absolu, utilisez son nom propre: Provisoire.

Chez un être humain, les cellules cérébrales et les neurones périphériques s’équilibrent mutuellement de sorte que leurs différences finissent par s’annuler. On obtient un effet de graduation douce : L’effet Illusion (…)
Dans notre comportement quotidien ordinaire nous sommes totalement égarés, en proie à une idée illusoire du moi: chaque inclinaison enchanteresse de l’orgueil et de son ego, de la convention et de son maître. Le dressage social conspire à maintenir l’illusion. Le sémanticien l’appelle « l’inertie des vieilles prémisses ». Et c’est ce qui maintient nos analyses de la conscience à l’intérieur de limites fixes (…)
Pour avoir la conscience, vous devez tout d’abord surmonter l’illusion.
LA CARTE N'EST PAS LE TERRITOIRE

« Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi.

Apprends le silence et tu apprendras à entendre.

ÊTRE UN VISIONNAIRE

La conscience n'est-elle rien d'autre qu'une forme particulière d'hallucination ? Faut-il élever la conscience ou bien en abaisser le seuil ? Le danger, dans ce dernier cas, étant que, stratégiquement parlant, on se trouve "réduit à l'action".

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Dune, cette oeuvre étonnante et magistrale dite "Le cycle de Dune" qui comprend une introduction au cycle puis six tomes se passe sur des millénaires à travers la saga de la dynastie Atréides. Les personnages principaux en sont le Duc Leto, sa concubine Dame Jessica puis leur fils, Paul Atréides alias Muad'Dib. Paul est aussi surnommé Usul par les Fremens, les hommes libres du désert de la planète Arrakis. Muad'Dib choisit son surnom en prenant le nom de la souris du désert, accomplissant ainsi une des prophéties des Fremens sur le retour du Mahdi, leur guide, identifié au messie attendu. Dame Jessica, la mère de Paul est aussi la révérende Mère de l'organisation Bene Gesserit censée procréer pour continuer le plan de sélection génétique de son Ordre. Elle enfante un garçon, au lieu de la fille demandée. Le jeune Paul est élevé selon les méthodes du Bene Gesserit et passe avec succès le test du Gom Jabbar, test d'endurance à la douleur physique qui doit déterminer son humanité. Le Bene Gesserit le soupçonne déjà d'être le Kwisatz Haderach, l'aboutissement ultime du programme génétique, à cause de ses aptitudes physiques et cognitives de très haut niveau. Paul devient peu à peu un "mentat" avec le don de prescience et le Dieu vivant des Fremens.

Arrakis (Dune) est une planète stratégique, un gigantesque désert de sable hostile, un monde où l'eau est plus précieuse que l'or et sillonné par d’immenses vers des sables dont certains peuvent mesurer plusieurs kilomètres. Cette planète n’intéresserait personne si elle n’était la seule source du bien le plus rare de l’univers : l’Epice. L’Epice donne la prescience, permet le voyage dans l’espace et allonge la vie. L’Epice attire toutes les convoitises. Paul Atréides lance ses Fremens dans la guerre à travers tout l'univers connu pour faire flotter la bannière verte des Atréides sur de nombreux mondes. Son don de prescience lui permettra de vaincre ses ennemis mais c'est aussi ce qui amènera sa perte lorsqu'il refusera d'assumer la responsabilité du Sentier d'Or. Après douze ans de guerre, il a deux jumeaux de sa concubine Fremen Chani : Leto II et Ghanima. Chani meurt à leur naissance et lui, devient aveugle à cause des radiations utilisées contre lui lors d'un attentat. Il part alors seul dans le désert selon la tradition Fremen. La régence est assumée par la tante des jumeaux, la princesse Alia, qui dérivera vers une dictature religieuse. Paul réapparait sous la forme du prêcheur aveugle dans Les Enfants de Dune, appelant à la révolte contre les excès du culte de sa personne instillé par sa sœur. Il est finalement tué après avoir été retrouvé par son fils Leto II qui reprend alors le pouvoir des mains d'Alia.

Leto II comme son père Paul est prescient et possède toutes les mémoires de ses ancêtres. Leto II réalise une synthèse physique mi humaine mi vers des sables ce qui en fait un Empereur-Dieu immortel et pratiquement invulnérable sauf une faille secrète: l'amour. Ce qui permet à ses ennemis de lui envoyer Hwi Noree, la femme parfaitement conforme à lui, issue de manipulations génétiques et chargée à son insu de le séduire et de le détruire. Leto II a entrevu dans l'avenir une terrible menace: l'extinction de l'espèce humaine, pour la conjurer, il fait respecter impitoyablement son ordre, le Sentier d'or, le chemin de la sauvegarde de l’humanité et impose une paix forcée de trente cinq siècles à son peuple. Un autre élément du Sentier d’Or est enfin la Grande Dispersion qui, propageant l’humanité de galaxies en galaxies, la fait accéder à l’infinité la mettant ainsi à l’abri de l’extinction.

Duncan Idaho, maître d’armes de la Maison Atréides est un personnage fort attachant du cycle de Dune, le seul à être présent dans chacun des tomes sous forme d'humain puis de clones (gholas) nombreux et successifs. Ducan vit, meurt et renaît inlassablement car il est à chaque fois ressuscité à partir de ses cellules souches tout en conservant ses mémoires passées. On peut ainsi le considérer comme le héros récurrent du cycle, car il est le plus vieux Atreides et celui dont la mémoire est la plus longue. A ce sujet et à la question d'un lecteur, Frank Herbert répondait: "Un faible pour Duncan ? Allons voyons, j'aurais pourtant cru que vous sauriez mieux lire entre les lignes, n'ai-je pas donné assez d'indices? Ah Duncan... Quel homme, si faible et fort à la fois. L'Atréide parfait, un chevalier mais pas seulement, c'est avant tout un homme loyal avec ses défauts. Seul détenteur de la sagesse Atréide, sa mémoire doit traverser l'espace et le temps pour un destin incroyable à sa mesure. Duncan est torturé, plus complexe, plus faible mais prêt à mourir pour un idéal. Duncan, c'est une histoire d'amour, le paladin que j'aurais voulu être. C'est mon image, mon amour de l'homme, fort de ses valeurs et de ses croyances qui peut tout surmonter, même la pire des souffrances et la plus indicible des humiliations. Je ne peux le nier, je l'aime et je l'ai créé à l'image de l'Homme tel qu'il devrait être. L'humanité a vraiment besoin de plus d'hommes de ce calibre... à une époque où le matérialisme est un mal qu'il faudra combattre tôt ou tard".

Dune contient aussi de nombreux poèmes comme "L'hymne du Ghola"
Ecrit par Duncan Idaho après la mort de son Empereur et ami, Paul Muad'Dib.

Pas de fumée amère, de foyer funéraire,
Ni de glas, de rite solennel
Pour sauver l'esprit des ombres avaricieuses.
Muad'Dib est le fou, le saint,
L'étranger doré à jamais vivant
A l'orée de la raison.
Que s'abaisse votre garde et le voici !
Sa paix cramoisie, sa pâleur souveraine
Frappent notre univers par des trames de prophète.
Au seuil d'un regard tranquille,
Hors des jungles stellaires,
Mystérieux, mortel, l'aveugle oracle,
Le fauve prophétique dont la voix jamais ne se tait.
Shai-Hulud l'attend sur une grève
Où passent des couples aux regards fixés
Sur l'ennui délicieux de l'amour.
Il traverse la longue caverne du temps,
Dispersant le moi-fou de son rêve.

Franck Herbert - Dune - Le facteur ascension – Destination : vide - Dosadi - L'incident Jésus
Collection « Ailleurs et demain » Editions Robert Laffont

 

 

Níkos Kazantzákis est né à Héraklion en Crète le 18 février 1883.

Grâce à sa force de travail prodigieuse, Nikos Kazantzakis put accomplir, pendant les cinquante ans de sa vie littéraire, une œuvre immense: poèmes, tragédies, récits de voyages, essais philosophiques, romans, traductions. «D'abord Crétois et ensuite Grec», ce représentant du nihilisme européen, disciple de Nietzsche, n'a cessé de confronter une problématique individuelle et d'ordre métaphysique aux multiples visages d'une mythologie asiatique d'un paganisme primitif, presque barbare.

Quelques citations de Nikos Kazantzakis:

Alexis Zorbas :
" L'idée c'est tout. Tu as la foi ? Alors une écharde de vieille porte deviens une sainte relique. Tu n'as pas la foi ? La Sainte Croix toute entière devient une vieille porte.

Je tiens cette terre de Crète et je la serre avec une douceur, une tendresse, une reconnaissance inexprimables,
comme si je serrais dans mes bras, pour en prendre congé, la poitrine d'une femme aimée.

Tant qu'un homme espère un paradis ou redoute l'enfer, il ne peut prétendre à la moindre initiation.

Je n’aime pas l’homme, j’aime la flamme qui le brûle.

Je n'espère rien, je n'ai peur de rien, je suis libre.

ÊTRE UN HOMME LIBRE

Un nihiliste

« Où allons-nous? Est-ce que nous vaincrons? Pourquoi toute cette lutte? Ne pose pas de questions ! Bats-toi !» Ainsi à peu près, parlait Zarathoustra ; on reconnaît facilement la voix du nihiliste nietzschéen. Mais cette voix, allant de pair avec un nationalisme intransigeant, était la dominante dans la Grèce de la première décennie du XXe siècle. Kazantzakis ne faisait qu’écouter son cœur, son milieu et son temps.
Il était né à Héraklion, en Crète ; son enfance fut marquée par les insurrections Crétoises (1889, 1897-1899) qui obligèrent sa famille à se réfugier au Pirée ou à Naxos. Un demi-siècle plus tard, il évoque les luttes de son île dans La liberté ou la mort dont son père Michalis, petit commerçant et propriétaire, est le redoutable héros. Étudiant en droit à Athènes, Kazantzakis débuta dans les lettres avec une œuvre dramatique. Deux ans plus tard, en 1908, il suit les cours de Henri Bergson au collège de France, terminant sa thèse sur Nietzsche (1909). C’était un choix décisif. Dans le «prologue» à Alexis Zorbas, il nomme ceux qui demeurèrent ses maîtres jusqu’à sa vieillesse: Homère, Nietzsche, Bergson et Zorbas. Il est vrai que d’autres divinités vinrent s’ajouter à son panthéon: le Christ et Bouddha, les grands personnages historiques et littéraires, même Lénine et Trotski. Kazantzakis n’adorait que la grandeur, les vastes horizons de l’histoire, les sommets des montagnes, les individus à pas de géant. «Je n’aime pas l’homme, j’aime la flamme qui le brûle!»

Son oeuvre

Son Odyssée, (1938), une épopée commencée en 1924, a de quoi étonner: 33 333 vers de 17 syllabes, sept rédactions successives, un travail de plusieurs années. Quant au théâtre, la tragédie (ou, tout au moins, ce que Kazantzakis appelle tragédie) projette la problématique de l’auteur sur quelques grandes figures historiques: le Christ, Bouddha, Julien l’Apostat, Constantin XI Paléologue, Christophe Colomb... La productivité de Kazantzakis ignore les limites, sa volonté créatrice surmonte les obstacles: il traduit en quarante-cinq jours La Divine Comédie de Dante (1932), en douze jours la première partie du Faust de Goethe (1936)! Les cinq grands romans de sa vieillesse ne lui coûtèrent qu’un travail de quelques mois. Constructeur d’une œuvre en blocs de pierre, il ne connaît pas «les affres du style», pas plus que la littérature faite de mots. Disciple de Psichari, il s’en tient à l’orthodoxie de la langue populaire, à la forme du roman folklorique, au gigantisme individualiste du début du siècle. Jusqu’à la fin de ses jours, il reste fidèle à Nietzsche. «Je n’espère rien. Je n’ai peur de rien. Je suis libre».


Les voyages et les rêves

« Dans ma vie, mes plus grands bienfaiteurs ont été les voyages et les rêves». Infatigable, Kazantzakis se déplace continuellement dans l’espace et dans le temps. Ses "En voyageant" (1937, 1957, 1958), série de volumes contenant des récits de voyages en Espagne, en Russie, au Japon, en Chine, etc. ne sont pas la partie moindre de son œuvre.
Plus que divertissement, curiosité ou fuite romantique, le voyage pour Kazantzakis est l’objet d’une quête intérieure, on dirait même une sorte d’exorcisme des démons: le voyageur a toujours des questions angoissées à poser aux lieux qu’il visite. Suivi de ses fantasmes, il ne voit l’Espagne, par exemple, qu’à travers Don Quichotte ou Greco, son compatriote à qui, à la fin du voyage, il adressera sa «Lettre» autobiographique. L’univers kazantzakien est hanté par un Ulysse errant, symbole aussi bien d’une aventure personnelle que d’un sort national.
Assez tôt, Kazantzakis avait tenté de conquérir le public international par le roman Toda-Raba , 1929). Mais ses efforts ne devaient aboutir qu’à la fin d’une vie qui s’achèvera en Allemagne près de Fribourg-en-Brisgau. Quittant la Grèce tumultueuse de l’après-guerre (où il essaya un moment, en 1945-1946, de jouer un rôle politique comme ministre) pour se fixer en 1948, à Antibes, il s’adonna à l’œuvre romanesque de sa dernière période. Alexis Zorbas (1946) avait déjà fait fortune en grec et en français. Quatre autres romans feront preuve de l’attachement de l’auteur à la Crète, La Liberté ou la mort (1953), ainsi que de son expérience mystique, Le Christ recrucifié (1955), La Dernière Tentation du Christ (1955), Le Pauvre (1956). Bête noire pour l’Église orthodoxe grecque, ascète chrétien pour beaucoup de ses biographes, Kazantzakis ne cesse d’être un auteur moraliste et un homme déchiré, obsédé par «la lutte incessante et impitoyable entre la chair et l’esprit». Derrière son œuvre colossale, on distingue facilement un cri d’angoisse dans le désert.

source: http://fr.wikipedia.org/wiki/Nikos_Kazantzakis

http://www.alpha-omegaonline.com/Kazanzakis.html

 

 

ABRAXAS

L'Abraxas est le Dieu difficile à connaître.
L'Abraxas est soleil, en même temps qu'il est l'abîme.
Il engendre vérité et mensonge, bien et mal, lumière et ténèbres en une même parole et un même acte.
Il est le plein qui s'unit au vide.
Il est l'accouplement sacré.
Il est l'amour et son meurtre.
Il prononce la parole vénérable et maudite qui est à la fois vie et mort.
Il est le monde, son devenir et sa fin.
Tel est le terrible Abraxas.

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Homme ici, Dieu là-bas.
Ici faiblesse et néant, là-bas éternelle puissance créatrice.
Ici rien qu’obscurité et fraîcheur humide, Là-bas rien que Soleil.

Extraits des Sept Sermons aux Morts - Basilide - Alexandrie
Les Sept Sermons aux Morts est un papyrus gnostique en langue copte. Il fut trouvé en 1945 dans le village de Nag Hammadi en Haute-Egypte. Il fut acquis en 1952 par l’Institut C.G. Jung et de ce fait porte le nom de Codex-Jung. Il fut offert plus tard au Musée copte du Caire.

C.G. JUNG - La vie symbolique - Psychologie et vie religieuse - Albin Michel

 

 

Friedérich Nietzsche est né le 15 octobre à Röchen, près de Leipzig en 1844.

Il a pensé le chaos du monde moderne et il affirmait qu'il ne serait véritablement lu et compris qu'à l'aube du troisième millénaire. Parce qu'elle est un travail inlassable de renversement des valeurs, la pensée de Nietzsche nous perturbe et nous agresse. Sa radicalité même est un soleil qu'on ne peut regarder en face. D'où la tentation de refuser tout dialogue avec elle et de la qualifier de poison.

Quelques citations de Nietzsche:

Deviens ce que tu es.

Nous avons l'art pour ne pas mourir de la réalité.

La vague ignore le repos. La nuit aime le jour radieux. Il est beau de dire "je veux". Mais "j'aime" est encore plus beau.

C'est la nuit, toutes les fontaines jaillissent et parlent maintenant plus haut, et mon âme aussi est une fontaine jaillissante.

L'oubli est une forme et la manifestation d'une santé robuste.

Agir pour faire en sorte que tout ce qui est bien devienne bien commun et que tout soit libre pour ceux qui sont libres.

Je ne pourrais croire qu'à un Dieu qui saurait danser.

DIEU EST-IL MORT ? Par Paul Valadier

La célèbre formule nietzschéenne ne signifie pas la négation de Dieu, mais l’ébranlement des religions institutionnelles. L’effacement de la foi en Dieu n’a rien entamé la vivacité du sentiment religieux.

Il est impossible de ne pas entendre de nos jours la pertinence de ce « devineur d’énigmes » (qu’est Nietzsche). Avec l’effacement des références ultimes qui orientaient la vie des hommes et qu’on synthétisait sous le nom de Dieu, centre de gravité de toute chose, ce n’est pas seulement la sphère religieuse qui est affectée, c’est l’ensemble des relations sociales, la totalité de la morale européenne qui sont atteintes. Ce ne sont pas les religions au sens traditionnel qui sont déstabilisées, c’est l’univers humain qui perd son pôle de référence. Cette perte touche tous les secteurs de l’existence; elle aboutit à ce désarroi des groupes et des individus qui, loin d’accéder enfin à l’autonomie, versent dans la confusion et l’incapacité à se structurer faute de repères grâce à quoi ordonner leur existence, dans tous les sens du mot « ordonner ». Est-ce tout à fait un hasard, et sans lien aucun avec ce qui précède, que d’aucuns caractérisent l’époque comme celle d’une nouvelle barbarie, qu’on dira douce pour atténuer le diagnostic ? Et lorsque Nietzsche traite de la décadence moderne et dépeint le dernier homme, incapable de projets, d’ambitions et dévoré par le ressentiment, fixé sur la revendication de ces droits individuels et incapable de « prendre le large » est-il si loin d’un diagnostic, qu’il ne se contente pas de poser, mais dont il pointe du doigt les sources fondamentales dans l’effacement de Dieu.

Si l’athéisme n’est donc nullement une libération pour la masse, mais bien plutôt l’entrée dans une longue et redoutable épreuve tragique, un autre aspect doit retenir notre attention. La mort de Dieu ne signifie pas l’affaiblissement de la volonté de croyance. Loin de là. Non sans ironie, Nietzsche déclare voir dans l’athéisme assuré de lui-même, et incapable de critique ou de distance par rapport à soi, le dernier mot de cette volonté de croyance, ou son bastion le plus inexpugnable (...) Ce serait identifier le nihilisme nietzschéen à sa forme négative, pessimiste, réactive, et ne pas (vouloir) voir que Nietzsche n’affirme la sourde domination du néant en toutes nos valeurs, y compris les plus hautes, Dieu par conséquent, que pour susciter le désir de dire-oui, que pour exorciser l’emprise du néant et de la volonté de mort, et donc pour provoquer au désir de vie et de puissance affirmative. Ce serait, du coup, ne pas voir qu’il dérange encore en ce qu’il suggère les chemins de sortie de la volonté esclave, prisonnière du dire-non et du réactif. Or comment ne pas être sensible à la beauté de sa prose, au lyrisme de sa poésie, à la splendeur de sa phrase quand il exalte la beauté des choses, la puissance de la vie, la présence de l’éternité à tout instant, l’infinité retrouvée du monde ? (…)

Si Nietzsche dérange de nouveau ici et n’est entendu que par ceux qui ont oreilles et force pour l’entendre, c’est qu’il indique que, si le sens n’est plus donné en une croyance en Dieu, en une finalité du cosmos, en un sens de l’histoire, il revient à chacun, à partir de son point de vue ou de son coin, de faire et de dire oui à la splendeur du monde, à ce qui en lui nous passe infiniment (éternité). Splendeur qui n’est pas sans inclure la mort et la souffrance (…) On peut certes, on doit s’interroger sur cette « luxuriance du divin » qui est censée faire retour après la mort des religions, se demander ce qu’est ce chaos sans visage, anonyme, et sur lequel l’homme n’a aucune prise, dont parlent nombre d’aphorismes ; on peut aussi se demander si le prix des souffrances dionysiaques à assumer n’est pas excessif pour les forces humaines, même les plus fortes, et si cette « sagesse » ne porte pas avec elle l’écrasement de l’homme. Il n’en reste pas moins que l’ « athée » Nietzsche ne cherche à casser les volontés d’enfermement en soi, que pour ouvrir à un dire-oui dont la nature religieuse ne fait guère de doute.


Extrait d'un article du Nouvel Observateur hors série consacré à Nietzsche. Paul Lavadier, jésuite, est professeur de philosophie au Centre Sèvres à Paris. Il a notamment publié « Nietzsche – Cruauté et noblesse du droit », Michalon, 1998, « Nietzsche l’intempestif », Beauchesne, 2000 ; « Morale en désordre – un plaidoyer pour l’homme », Seuil, 2002.

 

 

Edgar Morin, né à Paris le 8 juillet 1921, est un sociologue et philosophe français. Il obtient une licence en Histoire et Géographie et une licence en droit (1942), il entre alors dans la Résistance de 1942 à 1944. Sur les conseils de Georges Friedmann qu'il a rencontré pendant l'Occupation et avec l'appui de Maurice Merleau-Ponty, de Vladimir Jankélévitch et de Pierre George, il entre au CNRS (1950), Il s’intéresse très vite aux pratiques culturelles qui sont encore émergentes et écrit L'Esprit du temps (1960), La Rumeur d'Orléans (1969. Durant les années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine où il enseigne à la Faculté latino-américaine des sciences sociales. En 1969, il est invité à l'Institut Salk de San Diego. Il y rencontre Jacques Monod, l'auteur du "Hasard et la Nécessité" et y conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa "Méthode".

Directeur de recherche émérite au CNRS, Edgar Morin est docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen et en Amérique latine, et jusqu'en Chine, Corée, Japon. Il a créé et préside l’Association pour la pensée complexe, l'APC. Edgar Morin s'est attaché dans toute son œuvre à mettre en évidence la complexité du monde et de l'homme et à proposer une méthode pour la concevoir. Le terme de complexité est pris au sens de son étymologie « complexus » qui signifie « ce qui est tissé ensemble » dans un enchevêtrement d'entrelacements (plexus). Il est l'auteur de nombreux ouvrages, entre autres de: Le paradigme perdu : la nature humaine, L’Homme et la mort, Une politique de civilisation, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur

D'origine juive séfarade, descendant d'un père commerçant juif de Salonique mais se déclarant athée, il considère le monothéisme comme "un fléau de l'humanité" et apprécie le bouddhisme, entre autres, car c'est une religion sans dieu.

Quelques citations de Edgar Morin:

La morale non complexe obéit à un code binaire bien/mal, juste/injuste. L'éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l'injuste, l'injuste du juste.

Toute connaissance (et conscience) qui ne peut concevoir l'individualité, la subjectivité, qui ne peut inclure l'observateur dans son observation, est infirme pour penser tous problèmes, surtout les problèmes éthiques. Elle peut être efficace pour la domination des objets matériels, le contrôle des énergies et les manipulations sur le vivant. Mais elle est devenue myope pour appréhender les réalités humaines et elle devient une menace pour l'avenir humain.

L'usage de la logique est nécessaire à l'intelligibilité, le dépassement de la logique est nécessaire à l'intelligence. La référence à la logique est nécessaire à la vérification. Le dépassement de la logique est nécessaire à la vérité.

Contrairement à la croyance reçue, il y a moins de désordre dans la nature que dans l'humanité.

C'est toujours ce qui éclaire qui demeure dans l'ombre.

Ce qui meurt aujourd'hui, ce n'est pas la notion d'homme, mais une notion insulaire de l'homme, retranché de la nature et de sa propre nature ; ce qui doit mourir, c'est l'auto-idolâtrie de l'homme, s'admirant dans l'image pompière de sa propre rationalité.

La possibilité du génie vient de ce que l'être humain n'est pas totalement prisonnier du réel, de la logique (néocortex) du code génétique, de la culture, de la société. La recherche, la découverte s'avancent dans la béance de l'incertitude et de l'indécidabilité. Le génie surgit dans la brèche de l'incontrôlable, justement là où rôde la folie. La création jaillit dans la liaison entre les profondeurs obscures psychoaffectives et la flamme vive de la conscience.

En fait, l'incompréhension de soi est une source très importante de l'incompréhension d'autrui. On se masque à soi-même ses carences et faiblesses, ce qui rend impitoyable pour les carences et faiblesses d'autrui.

[...] la seule connaissance qui vaille est celle qui se nourrit d'incertitude, et [...] la seule pensée qui vive est celle qui se maintient à la température de sa propre destruction.

LA PENSEE COMPLEXE

La pleine conscience de l'incertitude, de l'aléa, de la tragédie dans toutes choses humaines est loin de m'avoir conduit à la désespérance. Au contraire, il est tonique de troquer la sécurité mentale pour le risque, puisqu'on gagne ainsi la chance. Les vérités polyphoniques de la complexité exaltent, et me comprendront ceux qui comme moi étouffent dans la pensée close, la science close, les vérités bornées, amputées, arrogantes. Il est tonique de s'arracher à jamais au maître mot qui explique tout, à la litanie qui prétend tout résoudre. Il est tonique enfin de considérer le monde, la vie, l'homme, la connaissance, l'action comme systèmes ouverts. L'ouverture, brèche sur l'insondable et le néant, blessure originaire de notre esprit et de notre vie, est aussi la bouche assoiffée et affamée par quoi notre esprit et notre vie désirent, respirent, s'abreuvent, mangent, baisent.

Plus le cerveau est complexe, plus il constitue un centre de compétence stratégique-heuristique du comportement et de l'action, moins il subit la contrainte rigide d'un programme génétique de comportement, moins il réagit par réponses univoques aux stimulis de l'environnement, plus donc ses relations avec le système génétique et l'écosystème sont complexes et aléatoires, plus il est apte à utiliser les évènements aléatoires, plus il procède par essais et erreurs, et plus son fonctionnement neuronal interne comporte des associations au hasard, c'est à dire le désordre.

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LE MYTHE ET LA MAGIE

Tout nous indique que la conscience de la mort qui émerge chez «sapiens» est constituée par l’interaction d’une conscience objective qui reconnaît la mortalité, et d’une conscience subjective qui affirme sinon l’immortalité, du moins une trans-mortalité. Les rites de la mort à la fois expriment, résorbent et exorcisent un trauma que provoque l’idée d’anéantissement. Les funérailles, et ceci dans toutes les sociétés sapientiales connues, traduisent en même temps une crise et le dépassement de cette crise, d’une part le déchirement et l’angoisse, d’autre part l’espérance et la consolation. Tout nous indique donc que «homo sapiens» est atteint par la mort comme par une catastrophe irrémédiable, qu’il va porter en lui une anxiété spécifique, l’angoisse ou l’horreur de la mort, que la présence de la mort devient un problème vivant, c’est à dire qu’il travaille sa vie. Tout nous indique également que cet homme non seulement refuse cette mort, mais qu’il la récuse, la surmonte, la résout dans le mythe et la magie.

Le paradigme perdu: la nature humaine
Collection Points-Essais

DIEU

L’idée archaïque du Dieu-Créateur Elohim n’est nullement exprimée dans l’idée d’Adonaï, le Dieu-Seigneur, ni dans celle de JHVH, le Dieu-Législateur.
Le singulier pluriel d’Elohim rend compte d’une unitas multiplex de génies dont l’ensemble tourbillonnant constitue un GENERATEUR.
On peut concevoir ces génies en termes matérialistes, sous formes d’énergies motrices, c'est-à-dire ayant forme tourbillonnaire, ou en termes à la fois magiques et spiritualistes, comme les esprits dont l’ensemble constitue l’esprit créateur, le souffle, encore le tourbillon donc.
Ainsi l’idée d’Elohim unit et traduit en elle, de façon indistincte, l’idée de tourbillon génésique, l’idée de puissance créatrice, l’idée de processus organisateur.
De même que le tourbillon protosolaire se transforme, une fois la genèse accomplie, en ordre organisationnel d’où émanent les Lois apparemment universelles de la Nature, de même Elohim, le tourbillon thermo-dynamique, sans cesser d’être souterrainement Elohim, fait place au Dieu-Ordonnateur de la Loi JHVH.
JHVH n’est pas un Dieu solaire , C’EST UN DIEU CYBERNETIQUE.
JHVH inscrit la Loi, c'est-à-dire institue un dispositif informationnel pour commander-contrôler la machine anthropo-sociale.
Il devient le Dieu-Programme.


La méthode – La nature de la nature - Editions Points - Collection essais

L‘HUMAIN

…Dès lors surgit la face de l’homme cachée par le concept rassurant et émollient de « sapiens ». C’est un être d’une affectivité intense et instable qui sourit, rit, pleure, un être anxieux et angoissé, un être jouisseur, ivre, extatique, violent, aimant, un être envahi par l’imaginaire, un être qui sait la mort et ne peux y croire, un être qui secrète le mythe et la magie, un être possédé par les esprits et les Dieux, un être qui se nourrit d’illusions et de chimères, un être subjectif dont les rapports avec le monde objectif sont toujours incertains, un être soumis à l’erreur, à l’errance, un être ubrique qui produit du désordre. Et comme nous appelons folie la conjonction de l’illusion , de la démesure, de l’instabilité, de l’incertitude entre réel et imaginaire, de la confusion entre subjectif et objectif , de l’erreur, du désordre, nous sommes contraints de voir qu’homo sapiens est homo demens.

Le paradigme perdu: la nature humaine
Collection Points-Essais

 


René Char est un poète et résistant français né le 14 juin 1907 à L'Isle-sur-la-Sorgue dans le Vaucluse. Bâti comme un colosse et impulsif, il joue passionnément au rugby. Lycéen, il lit Plutarque, François Villon, Racine, les romantiques allemands, Alfred de Vigny, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire et plus tard Rimbaud, Lautréamont, les philosophes présocratiques et les grands alchimistes,. René Char adhère à 22 ans au mouvement surréaliste, Il signe un recueil en commun avec Breton et Eluard, rencontre à Paris Louis Aragon, René Crevel, mais reprend bien vite son indépendance en 1934.

René Char - Source: http://www.apropucsp.org.br/revista/

Pendant l’Occupation, René Char, sous le nom de Capitaine Alexandre, participe, les armes à la main, à la Résistance, « école de douleur et d’espérance ». Il commande le Service action parachutage de la zone Durance. Son QG est installé à Céreste (Basses-Alpes). Le recueil qu'il en tire, Feuillets d’Hypnos peut se lire comme des « notes du maquis ».

Après la Libération il écrit , 'Seuls demeurent' (1945), somme des temps de guerre, puis suivi du 'Poème pulvérisé' (1947), de 'Fureur et mystère (1948) son recueil le plus connu,'" les Matinaux' (1950), "Recherche de la base et du sommet" (1955), "Dans la pluie giboyeuse", (1968) et enfin son dernier recueil "Éloge d'une soupçonnée" (1988).

Ma rencontre inattendue avec Char s'est faite à l'automne 1993, j'étais venu en Provence littéralement "en trente-trois morceaux" pour une formation de sculpture bois à l'ESEA au Thor qui , je l'espérais, me ferait oublier toutes les horreurs que je venais de vivre car finalement L'homme fuit l'asphyxie. J'avais loué une maison sur les hauteurs de Saumane et je ne savais pas encore que mes pas foulaient les traces de Char. C'est en me promenant à l'Isle sur la Sorgue que je suis tombé en arrêt brusque devant la vitrine d'une librairie, il y avait là un livre de poésie en format italien ouvert sur:

"Les seigneurs de Maussane"

L’un après l’autre, ils ont voulu nous prédire un avenir heureux,
Avec une éclipse à leur image et toute l’angoisse conforme à nous.
Nous avons dédaigné cette égalité,
Répondu non à leurs mots assidus,
Nous avons suivi l’empierrement que notre coeur s’était tracé,
Jusqu’aux plaines de l’air et l’unique silence.
Nous avons fait saigner notre amour exigeant,
Lutter notre bonheur avec chaque caillou.

Confronté peu auparavant aux forces les plus malfaisantes de la société et de l'industrie, à mes collègues professionnels lâches, incompris par presque tous mes amis, ce fût pour moi la descente aux enfers la plus terrifiante qui soit. J'étais si malheureux, si laminé par les évènements que je venais de vivre que ce poème en prose me toucha au plus haut point, me réconforta. Ainsi il y avait, lorsqu'on est rejeté et abandonné de tous, un refuge "Au nord du coeur", une oasis intérieure où brûle une petite lumière qu'il ne tient qu'à chacun d'intensifier pour y chasser son accablement et y trouver chaleur et réconfort "Nous nous sommes étourdis de patience sauvage; une lampe inconnue de nous, inaccessible à nous, à la pointe du monde, tenait éveillés le courage et le silence".

C'est ainsi que René Char devint mon compagnon fidèle et que depuis et ensemble "Nous faisons nos chemins comme le feu ses étincelles". Je fis mienne "L'intensité silencieuse" au cours de longues nuits d'insomnie "Sommeille, ne dors pas, dehors la nuit est gouvernée et les rêves immobilisés" et de recherches fiévreuses sur la signification des Vierges noires, ces lumières de la nuit et mères veilleuses... et souvent une symphonie musicale intérieure montait et vibrait en moi.

LA POESIE

Je reconnaissais en Char le démiurge faisant appel à l'inspiration divine "Au plus étroit de ma nuit, que cette grâce me soit accordée, bouleversante et significative plus encore que ces signes perçus d'une telle hauteur qu'il n'est nul besoin de les conjecturer."et aux contenus inconscients car "Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux", il s'agit ici de mots, de poésie mais il pourrait tout aussi bien s'agir de touches de peinture ou de notes de musique.

Je reconnais aussi aujourd'hui celui qui après la recherche exigeante de toute une vie, au moyen d'une pensée complexe nourrie de philosophie et de mythologie, descendit au plus profond de lui-même "Au cours de la lutte si noire et de l'immobilité si noire, la terreur aveuglant mon royaume" et affronté son ombre et ses démons "J'ai lié les unes aux autres mes convictions et agrandi ta Présence. J'ai octroyé un cours nouveau à mes jours en les adossant à cette force spacieuse. J'ai congédié la violence qui limitait mon ascendant. J'ai pris sans éclat le poignet de l'équinoxe. L'oracle ne me vassalise plus. J'entre : j'éprouve ou non la grâce". Et probablement, je le suppose, il a été confronté au dilemme terrible du "Prince des ténèbres" pour finalement réussir la réunification des contraires "Ces puissants termes ennemis" et émerger enfin sur un vaste élargissement de la conscience.

Voilà sans doute pourquoi Char est souvent jugé comme un poète obscur, hermétique, rien d'étonnant à cela puisque Char ne saurait se livrer que dans un état psychique particulier "Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin…" et que pour comprendre Char, à l'instar des grands sages, il est nécessaire de vivre soi-même le même passage périlleux, la même initiation que Joëlle Macrez dans un mémoire de l'institut de psychologie transpersonnelle nomme l'autorisation noétique et qui signifie avoir accès à des expériences ontologiques, rêves éveillés, visions, flashes etc... à l'opposé d'un savoir purement intellectuel et livresque car "savoir, comprendre, vivre" est hautement nécessaire.

A l'issue de cette errance psychique, ce cheminement initiatique, Char accède enfin à la sérénité et exprime la richesse de l'inspiration et du silence intérieur dans la solitude et la souffrance les plus pénibles: "Je suis l'exclu et le comblé. Achevez-moi beauté planeuse, ivres paupières mal fermées. Chaque plaie met à la fenêtre ses yeux de phénix éveillé. La satisfaction de résoudre chante et gémit dans l'or du mur".

Témoin et nostalgique d'une époque révolue "C'était au début d'adorables années, la terre nous aimait un peu je me souviens" Char revoit les heures dorées de sa jeunesse "Je me rends compte que l'enfant que je fus, prompt à s'éprendre comme à se blesser, a eu beaucoup de chance. J'ai marché sur le miroir d'une rivière pleine d'anneaux de couleuvre et de danses de papillons". Char qui s'était élevé contre l'installation des missiles stratégiques sur le plateau d'Albion était aussi très lucide à propos de l'avenir "Amer avenir, amer avenir, bal parmi les rosiers" et la vision prémonitoire et prophétique n'est pas absente de son oeuvre "Viendra le temps où les nations sur la marelle de l'univers seront aussi étroitement dépendantes les unes des autres que les organes d'un même corps, solidaires en son économie. Le cerveau, plein à craquer de machines, pourra-t-il encore garantir l'existence du mince ruisselet de rêve et d'évasion ? L'homme, d'un pas de somnanbule, marche vers les mines meurtrières, conduit par le chant des inventeurs..." mais aussi un lointain futur radieux "J'entrevois le jour où quelques hommes entreprendront sans ruse le voyage de l'énergie de l'univers. Et comme la fragilité et l'inquiétude s'alimentent de poésie, au retour il sera demandé à ces hauts voyageurs de vouloir bien se souvenir" et enfin présage un nouvel âge d'or "Je rêve d'un pays festonné, bienveillant, irrité soudain par les travaux des sages en même temps qu'ému par le zèle de quelques Dieux, aux abords des femmes".

Quelques poèmes de Char:

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront.

Terre sur quoi l'olivier brille, tout s'évanouit en passage ...

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le coeur. Il dessèche le tonnerre, il sème dans le ciel serein. S'il touche au sol, il se déchire. Sa pause est au creux le plus sombre. Nul n'est plus à l'étroit que lui. Il n'est pas d'yeux pour le tenir. Il crie, c'est toute sa présence. Un mince fusil va l'abattre. Tel est le coeur.

Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées.

La lucidité est la blessure la plus proche du soleil.

NB: Toutes les phrases en italiques sont extraites des poèmes de René Char dans LES OEUVRES COMPLETES DE LA BIBLIOTHEQUE DE LA PLEIADE - GALLIMARD. Le poème manuscrit est un fac-similé d'un billet privé et posthume de Char pour son amie D.R. dont je possède une copie.

 

 

Carl Gustav Jung est né le 26 juillet 1875 à Kesswil, au bord du lac de Constance en Suisse. Ses années au collège de Bâle l’ont conduit à s’intéresser aux sciences naturelles, à la philosophie, à la religion. Il connaît une période de grande pauvreté, mais finalement réussit à entreprendre des études de médecine. Son intérêt pour les données biologiques et les données spirituelles le conduit à choisir la psychiatrie.

Carl Gustav Jung

Penseur influent, il est l'auteur de plus de 50 ouvrages de psychologie et de psychosociologie en langue allemande. Il est le fondateur du courant de la psychologie analytique et a été un pionnier de la psychologie des profondeurs. Ceci l'a amené à introduire dans sa méthodologie des notions provenant de l'anthropologie, de l'alchimie, des rêves, de la mythologie et de la religion, mais aussi à apporter des enrichissements à ces domaines.

Carl Gustav Jung met en exergue une compréhension de l'âme, que l'on nomme aujourd'hui plus volontiers psyché, à travers l’exploration des rêves, des figures et des processus symboliques véhiculés par la mythologie et la religion, et interprète les troubles intérieurs comme symptomatiques d'un manque d'unité spirituelle. Le modèle de cure analytique qu’il conçoit, centré sur l’âme, œuvre à l’individuation du sujet par le dialogue intérieur. À ses yeux, les humains modernes dépendent trop de la science et de la logique et gagneraient à s'intéresser à la spiritualité.

Quelques citations de Jung:

Je vois dans le symbole du poisson la désignation et la formulation les meilleures possibles d'un objet qui n'est pas entièrement connaissable.

La vérité est un arbre doté de racines. La vérité ne pousse que dans votre jardin personnel, nulle part ailleurs.

L'homme semble indispensable au drame divin.

La mise en forme esthétique requiert la compréhension du sens, et la compréhension a besoin de la mise en forme esthétique. Ainsi les deux tendances se complètent pour constituer la fonction transcendante.

On ne peut parler d'une similitude des sujets que dans la mesure où ils sont hautement inconscients, c'est à dire inconscients de leur différenciation effective, plus en effet un homme est inconscient, plus il se conformera au canon général du déroulement psychique. Mais plus il est conscient de son individualité, plus sa différenciation par rapport aux autres sujets passe au premier plan, et moins il correspondra à l'attente générale. En outre, il sera bien moins possible de prévoir ses réactions. Ceci tient à ce qu'une conscience individuelle est toujours plus hautement différenciée et plus vaste. Mais plus elle s'élargit, et plus elle reconnaîtra de différences, et plus elle s'émancipera aussi de la régularité collective, car la liberté empirique de la volonté croit à proportion de l'élargissement de la conscience.

Quand nous appliquons à "Dieu" la dénomination d'"archétype", nous n'exprimons rien sur sa nature propre. Mais ce faisant, nous reconnaissons que "Dieu" est inscrit dans cette partie de notre âme pré-existante à notre conscience et qu'il ne peut donc en rien passer pour une invention de celle-ci. Dieu, ainsi, n'est non seulement ni écarté, ni annihilé, mais il est au contraire placé dans la proximité de ce dont on peut faire l'expérience.

Le conte et le mythe expriment des processus inconscients, et leur récit en opère chaque fois une réactivation et une évolution, et renouvelle ainsi le lien entre la conscience et l'inconscient.

LE DIALOGUE INTERIEUR

Si un fait intérieur n'est pas rendu conscient, il se présente de l'extérieur, comme destin. autrement dit, si l'individu demeure monolithique et ne devient pas conscient de son opposition interne, il est probable que l'univers devra figurer le conflit et être scindé en deux.

Dans la mesure où le symbole provient aussi bien de la conscience que de l'inconscient, il est capable de les unir tous deux, par sa forme, dans leur opposition idéelle et, par sa numinosité, dans leur opposition émotionnelle.

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L’INCONSCIENT

"L’inconscient est comme la nature : neutre. S’il est destructif d’un côté, de l’autre il est constructif. Il est la source de tous les maux possibles, et en même temps la matrice de toute expérience du divin, et, si paradoxal que cela semble, c’est lui qui a produit la conscience, et qui la produit encore. Une telle affirmation ne signifie pas que c’est la source qui crée l’eau; que l’eau est produite à l’endroit précis où l’on voit jaillir la source;
l’eau monte des profondeurs de la montagne, par des chemins secrets, pour atteindre la lumière du jour. Lorsque je dis « Voici la source », je veux dire par là simplement l’endroit où l’eau apparaît au regard. Cette métaphore de l’eau exprime de manière assez juste la nature et l’importance de l’inconscient. Là où il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de vie; là où il y en a trop, tout est noyé. C’est la tâche de la conscience que de choisir le lieu juste où l’on ne se trouve pas trop près de l’eau, ou trop loin d’elle; mais l’eau est indispensable".

La vie symbolique
Psychologie et vie religieuse - Albin Michel

Nous savons que l'inconscient n'est jamais au repos. Il semble être perpétuellement en activité, au travail, même lorsque nous dormons, nous rêvons.[…] Dans la vie quotidienne, il ne se passe pas un seul jour sans que nous commettions tel ou tel lapsus, sans que tel ou tel mot qui, à d'autres moments, nous est fort familier, ne fuie notre mémoire, sans que telle ou telle humeur, dont la cause nous échappe, ne s'empare de nous. Ce sont là des symptômes d'une activité inconsciente, qui tisse sa trame de façon permanente et cohérente, se manifestant directement la nuit, ne perçant de jour la rigidité contraignante qui caractétise le conscient qu'en des points de moindre résistance, et à l'occasion de circonstances favorables.
Toute notre expérience actuelle nous permet d'affirmer que les processus inconscients se situent dans une position de compensation par rapport au conscient.
J'utilise à dessein le mot de "compensation" et non celui de "contraste", car le conscient et l'inconscient ne s'opposent pas nécessairement, mais se complètent réciproquement, formant à eux deux un ensemble, le Soi. Comme le laisse entendre cette définition, le Soi est une entité "sur-ordonnée" au Moi. Le Soi embrasse non seulement la psyché consciente, mais aussi la psyché inconsciente, et constitue de ce fait, pour ainsi dire, une personnalité plus ample, que nous sommes aussi.
Certes, nous pouvons imaginer que nous possédons des âmes parcellaires et nous les représenter. Ainsi, nous pouvons, par exemple, sans difficultés, nous voir sous les traits de notre persona. Mais cela dépasserait nos possibilités et nos virtualités de représentation que de nous discerner en tant que Soi, car cette opération mentale présupposerait que la partie puisse embrasser le tout. […]
Les processus inconscients qui compensent le Moi conscient détiennent tous les éléments nécessaires à l'autorégulation de la psyché globale.
Sur le plan personnel, ce sont des motivations efficientes qui nous meuvent à notre insu à l'abri des motivations de façade, et dont nous nous épargnons la prise de conscience, qui surgiront dans nos rêves; ou encore ce seront des significations véritables ou des conséquences de certains faits, de certaines situations de la vie quotidienne qui nous ont échappé, […] ou certaines émotions que nous nous sommes interdites, ou certains affects auxquels nous avons tenté de nous soustraire, ou certaines critiques des autres ou de nous-même que nous avons cherché à nous épargner.
Plus on prend conscience de soi-même, grâce à la connaissance que l'on acquiert petit à petit, et grâce aux rectifications de comportement qui en découlent, plus s'amincit et disparaît la couche de l'inconscient personnel déposé, tel un limon, sur l'inconscient collectif. En suivant pas à pas cette évolution, se crée petit à petit un inconscient qui n'est plus emprisonné dans le monde mesquin, étroitement personnel et susceptible du Moi, mais qui participe de plus en plus au vaste monde des choses. Ce conscient élargi se distancera peu à peu de cet écheveau égoïste et ombrageux de souhaits personnels, d'appréhensions , d'espoirs, d'ambitions, toutes tendances qui devraient trouver dans l'être des compensations ou même des rectifications, grâce aux tendances personnelles, opposées et inconscientes. Ce conscient renouvelé deviendra un foyer relationnel, une fonction jetant une passerelle vers l'objet et le monde des choses, qui impliquera et intégrera l'individu dans une communauté indissoluble avec le monde […]. Les complications humaines qui se produisent alors, dès que l'individu est parvenu à ce stade de son évolution, ne sont plus de vulgaires conflits de désirs égoïstement personnels, mais elles concernent des difficultés regardant tout un chacun. Sur ce plan, il s'agit en définitive de problèmes collectifs qui mobilisent l'inconscient collectif, car la compensation qu'ils nécessitent est d'ordre non plus de personne, mais collectif. Nous pouvons alors constater que l'inconscient de l'individu produit des contenus qui ne sont pas seulement valables pour le sujet lui-même, mais aussi pour beaucoup d'êtres et peut-être bien pour presque tous.

Dialectique du Moi et de l'inconscient - Gallimard

 

 

Sigmund Freud

Jacques Lacan

Source: www.perublogs.com/busca/psicologia/5.

LES RÊVES

Qu'on reprenne donc l'oeuvre de Freud à la Traumdeutung [L'interprétation des rêves] pour s'y rappeler que le rêve a la structure d'une phrase, ou plutôt, à nous en tenir à la lettre, d'un rébus, c'est à dire d'une écriture, dont le rêve de l'enfant représenterait l'idéographie primordiale, et qui chez l'adulte reproduit l'emploi phonétique et symbolique à la fois d'éléments signifiants, que l'on retrouve aussi bien dans les hiéroglyphes de l'ancienne Egypte que dans les caractères dont la chine conserve l'usage.

Encore n'est-ce là que déchiffrage de l'instrument. C'est à la version du texte que l'important commence, l'important dont Freud nous dit qu'il est donné dans l'élaboration du rêve, c'est à dire dans sa réthorique. Ellipse et pléonasme, hyperbate ou syllepse, régression, répétition, apposition, tels sont les déplacements syntaxiques, métaphore, catachrèse, antonomase, allégorie, métonymie et synecdoque, les condensations sémantiques, où Freud nous apprend à lire les intentions ostentatoires ou démonstratives, dissimulatrices ou persuasives, rétorsives ou séductrices, dont le sujet module son discours onirique.

Sans doute a-t-il posé en règle qu'il y faut rechercher toujours l'expression d'un désir. Mais entendons-le bien. Si Freud admet comme motif d'un rêve qui paraît aller à l'encontre de sa thèse, le désir même de le contredire chez le sujet qu'il a tenté d'en convaincre, comment n'en viendrait-il pas à admettre le même motif pour lui-même dès lors que pour être parvenu, c'est d'autrui que lui reviendrait sa loi ?

Pour tout dire, nulle part n'apparaît plus clairement que le désir de l'homme trouve son sens dans le désir de l'autre, non pas tant parce que l'autre détient les clefs de l'objet désiré, que parce que son premier objet est d'être reconnu par l'autre. [...]

Pour la psychopathologie de la vie quotidienne, autre champ consacré par une autre oeuvre de freud, il est clair que tout acte manqué est un discours réussi, voire assez joliment tourné, et que dans le lapsus c'est le baillon qui tourne sur la parole, juste du quadrant qu'il faut pour qu'un bon entendeur y trouve son salut.

Mais allons droit où le livre débouche sur le hasard et les croyances qu'il engendre, et spécialement aux faits où il s'attache à démontrer l'efficacité subjective des associations sur des nombres laissés au sort d'un choix immotivé, voire d'un tirage de hasard. Nulle part ne se révèlent mieux qu'en un tel succès les structures dominantes du champ psychanalytique. Et l'appel fait au passage à des mécanismes intellectuels ignorés n'est plus ici que l'excuse de détresse de la confiance totale faite aux symboles et qui vacille d'être comblée au-delà de toute limite.

Car si, pour admettre un symptôme dans la psychopathologie psychanalytique, qu'il soit névrotique ou non, Freud exige le minimum de surdétermination que constitue un double sens, symbole d'un conflit défunt par-delà sa fonction dans un conflit présent non moins symbolique, s'il nous a appris à suivre dans le texte des associations libres la ramification ascendante de cette lignée symbolique, pour y repérer aux points où les formes verbales s'en recroisent les noeuds de sa structure, il est déjà tout à fait clair que le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu'il est lui même structuré comme un langage, qu'il est langage dont la parole doit être délivrée.

Jacques Lacan - Fonction et champ de la parole et du langage- In écrits - Le Seuil

 

 

Edward Bond est un dramaturge né en 1934, à Holoway, un quartier populaire du nord de Londres. Enfant, il connaît les bombardements, subit l’exclusion scolaire, et commence à travailler à quinze ans. Il découvre le théâtre avec une représentation de Macbeth qu’il voit adolescent. Il l’étudie en autodidacte et commence à écrire à la fin des années 50. Sa première pièce publique, "Sauvés", créée en 1965 qui fondera sa notoriété, provoque un énorme scandale dans le théâtre anglais, avant de devenir un succès international. Cette pièce, mise en scène par Claude Régy avec le jeune Gérard Depardieu, le révèlera à Paris.

Edward Bond

Depuis bientôt cinquante ans, Edward Bond écrit des pièces de théâtre radicales, violentes, qui interrogent toutes les formes de la barbarie en poursuivant une seule obsession: Comment être, comment devenir humains dans un monde ravagé par la guerre et par l’injustice sociale ? Il a depuis écrit plus de quarante pièces dont la trilogie Pièces de guerre (Rouge noir et ignorant, La Furie des nantis, Grande Paix), Café, Le Crime du XXIe siècle et Si ce n’est toi. Il développe par ailleurs une importante réflexion sur le théâtre, ses fondements anthropologiques et sa fonction culturelle, politique et morale, à partir de laquelle il crée de nouveaux moyens pratiques, expérimentés dans de fréquents ateliers d’acteurs ou d’étudiants. Il continue d’écrire de nombreux textes théoriques sur le théâtre et la société.

Quelques citations de Edward Bond:

Afin de se maintenir, l'économie est en permanence obligée de créer et de répandre davantage de technologie. C'est comme si l'enfant à naître dévorait sa mère dans le ventre de celle-ci.

Dans le passé nous nous sommes créés à travers la comédie de la tragédie humaine, maintenant il se peut que nous nous anéantissions dans la tragédie de la comédie humaine.

Dans le passé, pour vivre dans des sociétés d'une complexité croissante, il nous fallait accroître notre humanité, maintenant, il nous suffit d'accroître la technologie.

Dans le passé la technologie a été un bienfait pour l'homme, maintenant elle devient un danger. Même en tant de paix elle commence à détruire la terre.

Les relations entre la démocratie et la société de consommation ne sont pas réciproques, les relations entre la technologie et l'économie le sont : chacune renforce l'autre.

Nous devons nous faire plus radicaux. Lorsque la justice n'est pas radicale elle est corrompue.

Tout art doit être une rébellion.

L'imagination devrait être comme chez les enfants ou les cultures du passé, quelque chose qui nous explique le monde en le reliant au monde inconnu.

Seul l'humain peut avoir conscience de la perte de l'humain.

La scène est une image du monde où jouent les spectateurs.

Nous devons nous libérer de toute transcendance. La transcendance est la corruption de l'imagination.

Le théâtre doit parler des causes de la détresse humaine et des sources de la force humaine.

Le théâtre est indispensable à ce qui nous rend humain.

L’AVENIR ET NOTRE HUMANITE

Pourquoi l’avenir devrait-il être un problème ? N’avons-nous pas enfin assuré nos moyens d’existence ? Le problème est notre « humanité ». On ne peut jamais dire d’un chien que son comportement n’est pas celui d’un chien. Mais nous disons souvent qu’un comportement humain est inhumain. Ce n’est pas rhétorique, mais analytique. Nous créons notre humanité ou notre inhumanité. La raison ne fait pas de nous des humains. La limite de la philosophie des Lumières est que la raison peut servir la corruption. Nous sommes humains parce que nous sommes conscients de nous-mêmes. Sans imagination, on ne peut être conscient de soi. Les deux sont un. Sans l’imagination, nous serions enfermés dans le présent, incapables de réfléchir. L’imagination est l’origine de l’humanité (…)

…Les moyens par lesquels nous vivons proviennent des quatre dimensions, les trois de l’espace et celle du temps. A l’intérieur de ces dimensions, nous cultivons, fabriquons et propageons. L’humanité est créée dans une cinquième dimension. Elle est l’écart qui est comblé par l’imagination. La cinquième dimension est reliée aux quatre autres. Rien ne peut y apparaître qui ne soit issu des quatre autres. L’humanité est matérielle, pas transcendantale. Mais la cinquième dimension a ses propres impératifs. Elle nous force à transformer les quatre autres dimensions en idéologie et en art. C’est l’origine de la valeur, du sens existentiel. En elle nous créons nos fins…
L’esprit sans finalités ne peut pas être cohérent. Nous choisissons nos finalités dans une relation logique aux quatre autres dimensions. La structure de la cinquième dimension n’a pas de réalité indépendante. Ses idéologies et ses dieux sont des fictions. Mais la conscience de soi est synonyme de la cinquième dimension : les fictions ont donc la force de la réalité (…)

L’imagination dans l’écart de la cinquième dimension a perdu sa relation logique aux quatre autres dimensions. Elle est coupée de la réalité. Elle recherche la raison, mais trouve l’irrationnel. Nous nous conduisons inhumainement. Ce qui, d’une moindre manière, est arrivé dans le passé. La philosophie chrétienne de l’amour a créé la violence de l’inquisition. Les Grecs ont créé l’image idéale de l’humanité tout en traitant cruellement les esclaves. La philosophie des Lumières n’a pas empêché Auschwitz et Hiroshima. A présent, le problème est plus extrême. La mondialisation crée un ghetto planétaire avec sa propre vérité interne. Nous sommes pris dans le piège faustien. Et ainsi le transcendantalisme continuera jusqu’à son apothéose : le monde se transformera en un Auschwitz universel. C’est le monde que je montre dans Le crime du XXIème siècle.

Un observateur extérieur au « ghetto-vérité » d’Auschwitz verrait que sa structure ne pouvait pas créer l’humanité. Un observateur extérieur au cosmos verrait qu’à présent tous les êtres humains ont cessé de créer l’humanité. Nous n’avons plus la capacité structurelle de le faire. Notre époque n’est pas post-moderne, mais posthume. Vous qui lisez ceci, êtes mort. Seul l’appareil à survivre de notre vaste technologie nous maintient en vie. Nous sommes morts non pas parce que nous détruisons l’environnement, les quatre dimensions de la nature, pour en faire notre tombe, mais parce que nous détruisons la cinquième dimension. C’est la crise du transcendantalisme. Dans les faits, nous recherchons l’inhumanité. Ce qui devient notre finalité sociale, institutionnelle.

L’économie dépend de l’inégalité. L’inégalité crée en chacun de nous le besoin de consommer, non à dessein de consommer plus de marchandises ( dont on se fatigue vite) mais pour créer en nous-mêmes l’image humaine, pour nous retrancher de l’économiquement non viable, du socialement rejeté, du culturellement exclu, l’inhumain. Nous avons besoin de l’inégalité pour créer notre humanité, ce qui est en conflit avec notre besoin fondamental de justice.
C’est un dilemme commun à toute culture. Mais, pour nous, c’est pire. Dans le passé, les communautés créaient collectivement leur humanité en se mettant d’accord contre les étrangers : les esclaves, les criminels, contre ceux dont la race, la culture ou la religion diffèrent. Maintenant, il n’y a plus de communauté. A la place existe l’organisation. La mondialisation enferme le monde entier dans une techno-économie, mais isole totalement l’individu. Le consommateur est isolé dans le marché. L’imagination ne peut plus rechercher la justice car cette recherche doit être partagée par la communauté. Lorsque l’imagination ne peut plus rechercher la justice, quand la justice n’est plus sa finalité, elle ne peut pas se sentir chez elle dans le monde. Au lieu de cela, elle a peur du monde. C’est pourquoi le désir de justice est corrompu en désir de vengeance. Nous sommes une société vengeresse.
La vengeance ne peut pas créer l’humanité (…)

Une chose peut nous sauver : nous sommes nés enfants. L’enfant cherche à se sentir chez lui dans le monde : c’est son innocence radicale. Ce n’est pas une innocence passive mais prométhéenne. Nous héritons de l’enfant notre besoin de justice. C’est la seule intention que nous apportions à l’histoire, même lorsque cette intention est corrompue. La loi n’est pas une institution de la justice parce qu’elle est corrompue par une société injuste. La seule institution de justice est le dramatique. L’esprit est un site du dramatique : un agôn.

La religion, le nationalisme, le transcendantal, la liberté, l’égalité, la fraternité, la libre parole, de tels droits ne peuvent pas produire de l’humanité parce qu’ils sont corruptibles. Dans le passé, ils servaient au moins à rendre meilleurs, mais dans le ghetto mondialisé, ils sont aussi vides que le slogan « Arbeit macht frei » (le travail rend libre) inscrit aux portes d’Auschwitz. Nous avons besoin d’une nouvelle philosophie qui nous permette de comprendre le problème d’une façon nouvelle et d’agir selon cette compréhension. La philosophie est simple : chacun a le droit d’être humain. C’est un nouveau paradigme de la connaissance. Ce qui s’ensuit est révolutionnaire. Cela détruit un siècle de déterminisme et nous permet de recréer l’humanité. Notre tragédie deviendrait la comédie humaine.

Extrait du numéro spécial Libération - A quoi pensez-vous ?

 

 

 

L’AMOUR

La plupart d’entre nous préfèrent être celui qui aime. Car, s’il faut avouer toute la vérité, la plus cruelle, la plus secrète, pour la plupart d’entre nous, être aimé est insupportable. Celui qui est aimé a toutes les raisons de craindre et de haïr celui qui aime. Car celui qui aime est tellement affamé du moindre contact avec celui qu’il aime qu’il n’a de cesse de l’avoir dépouillé, dût-il n’y trouver que douleur.

Carson McCullersLa ballade du café triste
Editions Stock

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Que serait l’amour sans le sexe ? Que serait le sexe sans l’amour ?

Je crois que, à part l’attraction des sens qui est une chose encore plus obscure que tout ce qu’on a pu en dire… A part… non ! Pas à part, parce que les sens suivent l’intelligence et inversement, il me semble qu’on tombe amoureux parce qu’avec le temps on se lasse de soi-même et on veut entrer dans un autre. On veut entrer en un « autre » inconnu pour le connaître, le faire sien, comme un livre, un paysage. Et puis quand on l’a absorbé, qu’on s’est nourri de lui jusqu’à ce qu’il soit devenu une part de nous-même, on recommence à s’ennuyer… Et sans le savoir, tu commences à avoir faim d’autre chose, d’autres mondes, d’autres univers. C’est sûr un marin qui a débarqué la tête pleine de paysages peut rester un an, deux ans, à arpenter tous les chemins possibles mais ensuite un désir de bateau le reprend et on le retrouve au port à regarder la mer avec nostalgie.

Giolarda SAPIENZAL’art de la joie
Editions Viviane Hamy

 

 

LA NAUSEE

Il y a dans la nausée un refus d’y demeurer, un effort d’en sortir. Mais cet effort est d’ores et déjà caractérisé comme désespéré : Il l’est en tous cas pour toute tentative d’agir et de penser. Et ce désespoir, ce fait d’être rivé constitue toute l’angoisse de la nausée. Dans la nausée, qui est une impossibilité d’être ce qu’on est, on est en même temps rivé à soi-même, enserré dans un cercle étroit qui étouffe. On est là, et il n’y a plus rien à faire, ni rien ajouter à ce fait que nous avons été livré entièrement, que tout est consommé : C’est l’expérience même de l’être pur… Mais cet « il-n’y-a-plus-rien-à-faire » est la marque d’une situation limite où l’inutilité de toute action est précisément l’indication de l’instant suprême où il ne reste qu’à sortir. L’expérience de l’être pur est en même temps l’expérience de son antagonisme interne et de l’évasion qui s’impose.

Emmanuel LevinasDe l’évasion
Le livre de poche – Biblio essais

 

 

L’ÂME ET L’ESPRIT

Qui pourrait douter de la présence de l’esprit ?
Renoncer à l’illusion qui voit dans l’âme une
« substance immatérielle », ce n’est pas nier
son existence, mais au contraire commencer
de reconnaître la complexité, la richesse,
l’insondable profondeur de l’héritage,
génétique et culturel, comme de l’expérience
personnelle, consciente ou non, qui ensemble
constituent l’être que nous sommes, unique
et irrécusable témoin de soi-même.

Jacques Monod - Le hasard et la nécessité
Editions : Point Seuil

 

 

Carson McCullers est une écrivaine américaine née le 19 février 1917à Columbus, Géorgie. Adolescente, elle trompe son ennui entre le piano et l'écriture. Elle écrit sa première nouvelle, "Sucker", à l'âge de 16 ans. Après des études à l'université de Columbia puis à la New York University, elle publie, en 1936, une nouvelle intitulée "Wunderkind" et commence à travailler sur son premier roman "Le Cœur est un chasseur solitaire", initialement intitulé "Le muet" dont le thème principal est donné dans les douze premières pages. C'est l'homme en révolte contre sa solitude et la nécessité où il est de s'exprimer aussi complètement que possible.

Carson McCullers

"Le Cœur est un chasseur solitaire" est publié en 1940 : elle a 23 ans. L'année suivante, en 1941, paraît un deuxième roman, "Reflets dans un œil d'or". En 1946, elle publie son troisième roman," Frankie Addams", rencontre Truman Capote et Tennessee Williams et part voyager en Europe avec son mari. En 1951, elle écrit "La ballade du café triste". En 1952, elle s'installe en France avec son mari, dans l'Oise, à Bachivillers. . Son quatrième et dernier roman, "L'Horloge sans aiguilles", est publié en 1961.

Quelques citations de Carson McCullers:

Ma vie repose entièrement sur le travail et sur l'amour, et j'en remercie Dieu. Le travail n'a pas été toujours facile. L'amour non plus, dois-je ajouter.

L’esprit est tel une tapisserie richement tissée dont les couleurs dérivent de l’expériences des sens, et dont le motif serait tiré des circonvolutions de l’esprit.

La nature même de sa profession fait de l'écrivain un rêveur, et un rêveur conscient. Sans amour, sans cette intuition qui vient de l'amour, un être humain pourrait-il prendre la place d'un autre? Il faut qu'il imagine, et l'imagination entraîne humilité, amour, courage. Comment donner vie à un personnage sans amour, et sans ce combat qui va de pair avec l'amour?

Sais-tu par où l'homme devrait commencer à aimer, fils ?" Le garçon était attentif, tout petit sur son tabouret. Il remua doucement la tête. Le vieil homme se pencha et murmura : "Une pierre, un arbre, un nuage.

La mort est toujours la même, et chacun, pourtant, meurt de sa propre mort.

J'ai utilisé à plusieurs reprises le mot "illuminations". C'est un mot sur lequel il faudrait ne pas se méprendre, car j'ai traversé de nombreuses périodes où j'étais complètement "non illuminée", effrayée à l'idée que je n'écrirai plus jamais. Pour un écrivain, c'est la peur la plus angoissante. D'où vient notre travail? Quel infime incident, quel miraculeux hasard met brusquement en marche les rouages de la création?

UNE TERRIFIANTE OBLIGATION D'ECRIRE

Si mes lecteurs ont la patience de me suivre, j'aimerais leur raconter mes "illuminations" telles qu'elles m'ont été accordées. Pour Le Cœur, rappelez-vous, je faisais les cent pas sur le tapis, après des mois de frustration, et j'ai brusquement découvert que Singer était sourd-muet. Pour Frankie Addams, je m'étais précipitée dans la rue, un soir de Thanksgiving, à cause d'une sirène de pompiers qui venait de se faire entendre. Je sortais d'un copieux repas et, sans que je sache comment, l'air vif a provoqué une sorte de commotion qui m'a inondé l'âme. Pour L'Horloge sans aiguilles, j'avais été plus disciplinée, en prenant plusieurs pages de notes qui me servaient de guide, si bien que j'ai eu droit à une centaine d'illuminations successives. Pour Reflet dans un oeil d'or, il a suffi que Reeves m'apprenne par hasard, qu'on venait d'arrêter un voyeur à Fort Benning. Il avait le pied infecté, ce jour-là. Je l'ai soigné, je m'en souviens, puis je suis partie faire le marché. J'étais tellement fatiguée que je me suis endormie sur le comptoir de l'épicerie et c'est l'épicier lui-même qui m'a raccompagnée chez moi. Pour Une pierre, un arbre, un nuage, j'étais malade depuis longtemps. J'ai ramassé une pierre, je l'ai touchée, j'ai regardé un arbre et j'ai reçu l'illumination nécessaire. Mais je ne veux pas en parler davantage. C'est quelque chose de tellement mystérieux que mes lecteurs, pas plus que moi, ne sauraient le comprendre.. Elles me fascinent, mais je suis incapable de les expliquer. Je peux seulement dire qu'elles se produisent après des mois, des années parfois, de combat contre un livre, et qu'après les avoir reçues, il faut autant de mois ou d'années pour que le livre soit fini."

Extrait de "Illuminations et nuits blanches" 10/18, 2001

Dans la nuit secrète et paisible, elle était seule une fois de plus. Il n’était pas tard. Les fenêtres des maisons découpaient des carrés de lumière jaune le long des rues. Elle marchait lentement, les mains dans les poches, la tête de côté. Pendant longtemps elle marcha sans se soucier de la direction.
Bientôt les habitations s’espacèrent, s’entourèrent de jardins plantés de grands arbres et de buissons noirs. Elle s’aperçut alors qu’elle était près de la maison où elle était venue si souvent l’été dernier. Ses pieds l’avaient menée là à son insu. Elle s’assura que personne ne la voyait et entra dans la cour.
La radio marchait comme d’habitude. Pendant une seconde elle resta devant la fenêtre, observant les gens qui se trouvaient à l’intérieur. L’homme chauve et la dame aux cheveux blancs, assis à une table, jouaient aux cartes. Mick s’assit par terre. C’était un bel endroit, un endroit secret. Des cèdres épais la cachaient complètement. La radio ne valait rien ce soir… quelqu’un chantait des chansons populaires qui finissaient toutes de la même façon. Elle se sentait vide. Elle fouilla dans ses poches. Elles contenaient des raisins secs, un rang de perles, une cigarette et des allumettes. Elle alluma la cigarette et mit ses bras autour de ses genoux. Elle se sentait vide… comme s’il n’y avait plus en elle ni un sentiment ni une pensée.
Les programmes se succédaient et ne valaient rien. Elle les écoutait à peine. Tout en fumant elle arrachait de petits brins d’herbe. Un speaker parla de Beethoven. Elle avait lu quelque chose à la bibliothèque au sujet de ce musicien. Son nom s’orthographiait avec deux e et se prononçait avec un seul. C’était un allemand comme Mozart. Quand il vivait, il parlait une langue étrangère et vivait en pays étranger… ce qu’elle voulait faire. Le speaker dit qu’on allait jouer la troisième symphonie. Elle écoutait vaguement parce qu’elle avait envie de marcher et ne s’intéressait pas à ce qu’ils jouaient. Puis la musique commença. Mick leva la tête et son poing se porta à sa gorge.
Comment cela vint-il ? Pendant une minute l’ouverture hésita. Une promenade ou une marche. Comme si Dieu se pavanait dans la nuit. Brusquement elle se sentit glacée extérieurement et, seule, la première partie de cette musique était chaude dans son cœur. Elle ne pût même pas entendre les sons qui suivirent ; elle attendait, glacée, les poings serrés. Puis la musique reprit, plus impérieuse et plus puissante. Cela n’avait rien à faire avec Dieu. C’était elle, Mick Kelly, marchant dans la lumière du jour et toute seule dans la nuit. Sous le chaud soleil et dans le noir, avec tous ses plans et ses sentiments. Cette musique était elle… son moi réel.
Elle ne pouvait pas écouter assez pour tout entendre. La musique bouillonnait en elle. Que faire ? S’attacher à certains passages merveilleux pour ne plus les oublier… ou se laisser aller, écouter ce qui venait sans penser, sans essayer de se rappeler ? Seigneur ! le monde entier était cette musique et elle n’avait pas assez de tout son être pour écouter. Puis enfin le thème d’ouverture fut repris par tous les instruments donnant ensemble la même note comme un poing dur, crispé, qui lui martelait le cœur. Et la première partie s’acheva.
Cette musique ne durait pas un temps long ou court. Elle n’avait rien à voir avec le temps. Les bras fortement serrés autour de ses jambes, elle mordait son genou salé. Avait-elle écouté pendant cinq minutes ou la moitié de la nuit ? La deuxième partie avait une couleur noire… une marche lente. Pas triste, mais comme si le monde entier était mort et noir et qu’il fût inutile de se rappeler ce qu’il avait été. Un instrument joua une mélodie triste, argentine. Puis la musique s’éleva furieuse, véhémente. Et finalement, de nouveau la marche funèbre.
Mais, peut-être, ce qu’elle préféra fut la dernière partie de la symphonie, musique joyeuse comme si les plus grands personnages du monde couraient et sautaient, ardents et libres. Une musique merveilleuse comme celle là causait une souffrance indicible. Le monde entier était cette symphonie et elle n’avait pas assez de tout son être pour écouter.

Extrait de "Le cœur est un chasseur solitaire" - Stock