Comme tout humain, je suis un être « jeté dans le monde ». Mon premier souvenir marquant est lié à l’apprentissage du langage, je n’étais qu’un bébé mais l’irruption d'un premier mot anodin dans mon esprit provoqua la conscience d’une connaissance vaste et synthétique que je portais et simultanément en ouvrit les vannes: je me vidais, je me vidais, cela s’écoulait de moi comme un fluide ou une substance, je n’en finissais pas de me vider, je sentais s’en aller la chose la plus cruciale en moi et j’étais impuissant à arrêter ce flot. Je compris à cet instant qu’il me faudrait dorénavant tout réapprendre et tout revivre dans cette vie.

Comme tout humain je suis né avec mon indicible et incommunicable singularité.
Nul n’est plus seul et refermé en sa singularité que moi. La vie m’a fait d’abord connaître un monde,
me l’a ensuite enlevé brutalement pour me précipiter dans un autre, tout aussi peu souhaité.
Voilà pourquoi je ne suis pas chez moi dans le monde, je suis nulle part dans le monde, j’ai simplement navigué alternativement
de l’un à l’autre. Je suis écartelé. En naviguant de l’un à l’autre, j’ai dû explorer tour à tour ces deux mondes.
Voilà pourquoi j’ai perdu beaucoup de temps et pris du retard sur la vie.

Comme tout humain, j’ai cherché à donner un sens à cette vie car nul n’a plus de besoins, de désirs et d’attentes que moi.
Aucune aide ne me fut prodiguée et je mis longtemps à me découvrir. L’art fut un refuge tardif mais conforme à moi.
Ma création ne cherche pas à faire du « joli » et se garde de croire en sa propre prétention sauf celle de m’exprimer,
d’exister et de laisser quelques traces. Ma création n’a rien à voir avec le commerce ou les modes contemporaines ,
elle est une aventure personnelle et une découverte de soi exigeante et féroce. Je suis le rêveur qui reste.

Jean Léger - Décembre 2005